Mallarme: Apparition
APPARITION
Stéphane MALLARMÉ

première parution : novembre 1883

Apparition

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes viole
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
― C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.
J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.

Orphée
Orphée, par Gustave Moreau

Notes

...marche avec l'or qu'on voit
Luire à travers les doigts de tes mains mal fermées
Tous les biens de ce monde en grappes parfumées
Pendent sur ton chemin...

Victor Hugo, A l'homme qui a livré une femme, in Les Chants du Crépuscule.

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